9 juillet 2009

Soutenir

Georgie Gall, Between the Reeds, ICI


Soutenir

la désinvolture de la brise

quand toute pluie se répand sur

sur les terres

quand toute pluie sans toucher peau

bruisse si loin de mon oreille

La désinvolture de la brise

laisse sec le visage

Que vienne et s’évapore

toute joie toute tristesse

Que prenne racine en ces lieux

le marbre étale des statues

Je ne peux soutenir la brise

ses murmures d’enfant

ne peux avouer sur mon visage

le vide ainsi confessé

8 juillet 2009

Un peu de musique...

ce soir

Peuple

Chaim Soutine, Le village, 1923
source

Je peuple ta demeure

Tu peuples ma demeure

Il peuple Il peuple Il peuple

Crois-tu

qu’il peuple sa demeure ?

Il ne peut — je peuple

— Délie ! Et ne peuple rien !

Où délier le lieu ? Où délier le je ?

Là où sans plier terre

ton corps tremble de ciel

Ne peuple — Ne peuple

que le possible des fragiles amours

Tu peuples ma

ma

demeure

— Tu / Toi / Celui qui fuse et fuit /

Toi peuples par la face ouverte du monde /

par la poussière de l’errant / Toi Peuple

Ta demeure te peuple me peuple

Meurs deux fois puis

à l’obole des temps

recueille dans mes yeux ta demeure

Moi qui

infiniment

te peuple

et demeure

7 juillet 2009

Celle

William Turner, Light and Colour (Goethe's Theory)- The Morning After the Deluge, 1843
oil on canvas 78x78cm
Tate Gallery, London

source



Traîne le son de mes liqueurs, des mes cachots, de mes offenses,

traîne et s’extrait en vastes solitudes,

s’épanche en errements où je pose les mots.

Sur mes membres les mots

sur chaque pli de joie

chaque segment de mort

chaque vague qui coule jusqu’à la rive autre,

le temps des plaisirs soûls, le temps aigu des sentes

qui jamais ne mènent au même tourbillon.

Traîne mes mots maudits, mes limites caresses,

mes minuscules dieux de seuil.

Tous gravés sur ma peau,

tous déboutés en sons quand la peau ne peut plus,

quand l’offrande s’expulse en proche humanité.


Traîne pour celle, l’absolue,

pour celle qui ne connaît ni cachots, ni offenses,

ne goûte les liqueurs qu’au bord de mes désirs.

Celle qui, le soir, murmure ma présence

dans sa chevelure de cendre et de miel.



Sôseki



Je savais depuis longtemps, bien avant d’y aller, que Shuzenji était à la fois le nom d’un village et celui d’un temple. En revanche, j’ignorais jusque-là que dans ce temple, au lieu de sonner la cloche, on battait le tambour. J’ai oublié quand je l’ai entendu résonner pour la première fois. Mais encore maintenant, il arrive qu’un tambour imaginaire résonne à mes tympans, don, don… Alors, infailliblement, ma maladie de l’an passé me revient en mémoire.

En même temps que la maladie, je me rappelle le plafond qui était nouveau pour moi, le tokonoma où était accroché un poème rédigé par le général Oshima lors d'une campagne. Et je me revois, comme si j'y étais, entrain de lire ce poème du matin au soir. Je peux encore maintenant évoquer de façon palpable le plafond, le pilier, les shôji incommodes, tellement neufs qu’ils ne glissaient pas facilement, je les revois comme si je les avais devant moi, avec acuité ; quant au poème du général Oshima que je lisais et relisais du matin au soir, je l’oubliais aussitôt que je l’avais lu, et je ne vois plus que les lignes noires qui formaient des plis en haut et en bas du rouleau, sur toute la largeur de la soie blanche qui le couvrait, aussi blanche qu’un mur blanchi à la chaux. Seuls les deux premiers caractères, kenkegi, me sont restés en mémoire, l’épée et la lance.

Chaque fois que mon imagination fait résonner à mes oreilles le tambour de Shuzenji, don, don, tout resurgit à ma mémoire. Entouré de toutes ces choses, renversé sur le dos, immobile, pour tenter d’oublier la douleur du coccyx, quand je jette un regard en arrière sur cette époque où l’ennui me faisait soupirer après le jour, le son du tambour de Shujenzi, par une association d’idées difficile à exprimer, résonne toujours au fond de mon oreille, soudainement.

Ce tambour émettait le son le plus rude, le plus désagréable qui soit, et non seulement il sonnait sans régularité mais, comme s’il avait voulu perforer les ténèbres, il faisait retentir le son du milieu. Il émettait d’abord un dong, un seul, puis cessait brusquement. Je dressais l’oreille. L’air nocturne, une fois retombé dans le silence, ne semblait pas près de s’agiter de nouveau. Après un assez long moment, alors que je commençais à me demander si je n’avais pas été le jouet d’une illusion, un nouveau coup retentissait. Et ce son totalement dépourvu de charme, comme une pierre jetée dans l’eau, s’estompait brusquement dans la nuit et ne transmettait pas la moindre vie au silence profond des alentours. Moi qui n’arrivais pas à trouver le sommeil, tel un soldat guettant l’ennemi, je m’absorbais tout entier dans l’attente du retentissement qui ne manquerait pas de suivre. La encore, il se faisait désirer. Enfin un coup, puis un autre résonnaient avec une sonorité sèche à l’extrême, et il était difficile s’appeler ce timbre mat une vibration. Il inscrivait un point brutal dans l’air noir, une seule note, et on cachait immédiatement le pinceau qui l’avait tracé après qu’il eut frappé mes oreilles. Alors, je ressentais intensément la longueur infinie de la nuit.

(…)



J’ai vu en rêve le Voie lactée

Réveillé en pleine nuit

A l’heure où la terre entière brille

Sous la rosée nocturne

J’ai vu mon ombre se refléter

Dans la pâle clarté

A l’auberge qui abrite ma convalescence

Près du temple de Shujenzi

La cloche résonne

Vibration mélancolique

Et je ressens la venue de l’automne


Sôseki, Choses dont je me souviens, Piquier poche, p.153 et suiv.



6 juillet 2009

Quoi

Photo prise lors de Errobiko Festibala 2008

(programme 2009, ICI)




Quoi ?, me dit-elle

— Quoi, quoi ?

Hé bien, tu ne parles pas…

— Je dis ce que tu ne peux entendre.

Il faudrait pourtant que tu parles, que nos mots se touchent eux aussi. Langue contre langue. C’est là que se dresse le miracle.

(lui, le miracle, le miracle, pas de miracle. Un souffle déguisé en ciel. Moi c’est la peau qui me tient, contient tout le miracle, la peau et ses tumeurs, lacérations et limites, pas de miracle, pas de miracle)

— C’est juste que mes mots…

Quoi, tes mots, quoi, juste ?

(elle, toujours plus loin dans le contact, même la douleur, même l’indicible, plus loin dans le contact, plus loin. Le ténu existe encore, et le cri, ah ! le cri : un monde recomposé, même le cri entre nous, même, même, nous toujours jouir et pleurer, nous !)

— …tes mots ne sont pas les miens. Tes mots sont des jambes de filles, tricotant, balançant, des jupons retroussés pour laisser le soleil glisser entre les ombres, des mots de source fraîche, des mots qui glissent sur la joue, sur les mains, sur les cuisses, vois-tu, des mots de saison, qu’on ne peut retenir, qu’on aime parce qu’ils passent, ils passent. Des mots de fruits et de fleurs, des mots de vent.

(elle, c’est ainsi qu’il me pense. C’est ainsi que son entier univers est construit. Pas une faille. Moi en ruisseau, moi en printemps et en automne. Moi en saison. C’est ainsi que le fil est coupé. Le ténu, mon Amour, le ténu se rompt sous tes coups de bélier, sous tes affronts de mâle. Le ténu, n’est pas seulement NOUS, le ténu est le monde. Le monde, mon Amour, le fil léger du monde, sa corde de pendus. Faut-il que je tranche ton sexe, mon Amour, faut-il cette cisaille (comme tu séparas le mien, dès l’origine), pour que le temps puisse poursuivre ? Pour que de l’affranchi renaisse l’affranchie. Faut-il au prix du sang se donner à l’amorce. Le faut-il ? Mes mots de fille, sache-le, ont le goût de la lame. Mon Amour, ils feront l’impensable afin que NOUS puisse un jour lire la langue emmêlée)

Tu parles sans savoir. Tu parles parce que ta tête repose non sur un cou d’os et de vie mais sur le livre des croyances. Tu parles de ce vide impossible à cerner. Car ta croyance est l’indicible. Misérable consolation. Tu crois que là, réside le secret. Le secret n’est rien. Mes mots de fille le savent. Ils ne s’embarrassent que du mystère. Ne vois-tu pas sous mes jupes, le mystère, sur ma peau, le mystère, entre mes dents, dans mon ventre, là où tu ne cherches que coupe de l’instant…. le mystère. Pleinement chair, et chair infiniment.

(…)

Quoi ?, me dit-il




Voilà

ARP SÉLECTION

Une scène du film mongol de Byambasuren Davaa, Le Chien jaune de Mongolie

***

Voilà que s’ébrouent les mots

quand je les tire de leur absence,

quand je leur murmure les choses

verticales auxquelles je m’attache

et qui m’attachent dans le parfait équilibre

des survivants.

Voilà donc qu’ils s’ébrouent

et que chaque goutte devient folie

et que chaque espace épargné

devient écho sourd et furieux.

Voilà comment les mondes s’ajoutent au monde

par renversement d’une transparente.

Voilà comment le corps, étrangement, s’épanouit

sur cette terre derrière la terre,

sur cette chair recomposée.